Page extraite du site, Généalogie et Histoire de la Caraïbe :
http://www.ghcaraibe.org/index.htm
(Avec mes remerciements).

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Les ROUSSEAU DU SAULOY et DU TILLOY de Goyave

Daniel-Édouard Marie-Sainte

Plus que toute autre famille de colons, par près de 200 ans de présence, par leur personnalité
et leur influence, les ROUSSEAU ont marqué l'histoire économique et politique de Goyave,
jusqu'à ce que le germe du malheur, de la mort et de la dispersion fasse son oeuvre.

Le Grand Armorial de France de Raoul de Warren laisse apparaître que
ROUSSEAU du SAULOY
et ROUSSEAU du TILLOY
sont deux branches d'une même famille dont l'origine guadeloupéenne,
et singulièrement goyavienne, remonte au XVIIème siècle.

En 1670, Quentin ROUSSEAU, fondateur de cette lignée, était déjà fixé dans le quartier
de la Goyave
, aux abords de la rivière, où il possédait une habitation sucrière.
On croit le reconnaître dans cet habitant qui offrit aux religieux capucins un fond de terre
pour édifier en pierres la première église de Goyave, et un presbytère qui, en 1688, se construisait.

L'expression "Vieille église et couvent", par laquelle on désignait au XIX ème siècle
une pièce de cannes de l'habitation en question, donne force à l'idée
que le rôle de Quentin ROUSSEAU fut déterminant dans la fondation de la nouvelle paroisse.
Dans son testament dicté en octobre 1698, peu avant sa mort,
il déclara vouloir être enterré au cimetière de l'église Sainte-Anne de la rivière à Goyave,
sa paroisse, "entre le clocher et la porte".

De son union avec Anne MEUNIER, en 1666, étaient nés
trois filles et quatre garçons,
dont Quentin ROUSSEAU,
deuxième du nom, baptisé à Capesterre le 12 avril 1675.
Le fils de ce dernier, Quentin ROUSSEAU, troisième du nom,
époux de Thérèse RICORD, mourut à Goyave le 6 mars 1768, à l'âge de 46 ans.

C'est Pierre Quentin ROUSSEAU, fils unique du précédent,
baptisé à Petit-Bourg le 25 avril 1745,
qui donna à la famille la notoriété dont elle continua à jouir au fil du temps.
Il agrandit considérablement l'habitation de ses ancêtres par acquisitions successives.
Major d'infanterie de milice,il devint commandant du quartier de la Goyave
et porta en 1792 le titre de maire.

Pierre Quentin ROUSSEAU connaissait ses origines nobles.
Les archives familiales dont il détenait plusieurs pièces originales
lui avaient appris son appartenance à une ancienne maison noble du Poitou.

En 1789, il exprime le désir de se faire rétablir dans l'état dont ses ancêtres avaient joui.
Ses démarches, d'abord effectuées auprès du Conseil Souverain de l'île,
le portent à passer ensuite en France avec les originaux des actes et titres
que lui réclamait son généalogiste, M. Chérin, et qui sont principalement :
- un mandat de Jeanne d'Orléans, duchesse de LONGUEVILLE,
adressé au receveur de sa terre, du 15 avril 1521, pour paiement des appointements
de noble Jean ROUSSEAU, écuyer, capitaine gouverneur du château de Segondigny en Poitou
-
Le contrat de mariage de noble Pierre ROUSSEAU, écuyer, sieur de Choisy,
fils de Jean ROUSSEAU, écuyer, et de dame Marie de SASAY, passé le 10 janvier 1537
- une reconnaissance donnée au seigneur de Bouthières, le 4 décembre 1579,
de deux pièces de terre par noble Nicolas ROUSSEAU, comme les ayant eues de la succession
de son père, Pierre ROUSSEAU.
- la quittance dotale donnée par ledit Nicolas ROUSSEAU à Jean DUBOIS, écuyer, sieur de Foursac,
son beau-père, le 1er mars 1580
- le testament du dit Nicolas ROUSSEAU du 10 septembre 1612
- le contrat de mariage de noble Quentin ROUSSEAU, écuyer, officier au régiment de Picardie,
fils de Nicolas ROUSSEAU et de dame Gabrielle DUBOIS , avec Marie de TILLOYS,
du 8 février 1614
- les articles de mariage avec Marie BELLOT, de noble Nicolas ROUSSEAU, écuyer, sieur de
TILLOYS
et capitaine du château de Guise, fils de Quentin ROUSSEAU et de
Marie de TILLOYS, du 9 décembre 1637
- la quittance donnée par ledit Nicolas ROUSSEAU à Antoine BELLOT, son beau-père,
le 2 mars 1647
- Enfin, le testament, en date du 13 septembre 1650, de Pierre ROUSSEAU,
qui institue pour son héritier universel noble Quentin ROUSSEAU, écuyer, son neveu,
fils de Nicolas ROUSSEAU et de Marie BELLOT.
(C'est lui qui traversa les mers pour faire souche à la Guadeloupe).

Pierre Quentin ROUSSEAU, porteur de ces précieux documents, s'embarqua donc
pour la France, fin juin 1789, sur le navire "Le Lion", capitaine Renaud, du port de
Bordeaux
. Il avait alors confié, par procuration, la charge de ses affaires dans la colonie,
à Marie-Aleth de BOUBERS, son épouse en secondes noces qui, le 2 décembre 1787
lui avait donné un fils, Amédée François Bernard ROUSSEAU.
Ce dernier avait un demi-frère, de 14 ans son aîné, issu du premier mariage de son père
avec Bernardine DUPRÉ DUBELLOIS, celle-ci décédée à Goyave le 19 août 1774.

La Révolution jeta cette famille royaliste dans l'émigration.
En 1794, elle se réfugia à la Martinique, semble-t-il, alors sous occupation anglaise,
abandonnant à Goyave deux sucreries, celle dite "Rousseau", la plus ancienne,
l'autre dite "Beaulieu", d'acquisition plus récente.
En 1802 l'évolution politique favorise le retour des ROUSSEAU au pays.
Pierre Quentin décède l'année suivante et, en 1810, on procède au partage de ses biens.
L'habitation Beaulieu et celle dite Fondval, devenues ensemble
habitation Ste-Claire, revinrent à Gabriel Jean-Baptiste Quentin ROUSSEAU DU SAULOY
(ou DUSAULOY). L'étendue de l'habitation "Rousseau du Sauloy"
(600 hectares avec ses parties boisées) faisait d'elle, et de loin, la plus vaste propriété de la commune.

Amédée ROUSSEAU reçut la part la plus noble de l'héritage familial, la sucrerie Rousseau,
une exploitation, certes, deux fois moins étendue que celle de son aîné,
mais marquée du signe des aïeux qui l'avaient établie et fait prospérer.
Il lui donna le nom de "Forte-Isle", à cause sans doute de la position d'une pièce de terre
formant îlot dans les eaux de la Petite Rivière à Goyave qui la traversent.
Parlant de l'habitation Forte-Isle, on ne dira jamais "Habitation Rousseau du Tilloy", mais
Rousseau tout court. Car ici nos gens, malgré leur rang et la distinction de leur caractère,
ne firent guère usage de leur titre, contrairement aux Du SAULOY.
Seul l'un des fils d'Amédée ROUSSEAU
(qui eut sept enfants dont deux au moins moururent très jeunes)

fut déclaré sous le patronyme de "Rousseau Dutilloys". C'était à Petit-Bourg, le 22 août 1821.
L'enfant se prénommait Ferdinand.Amédée ROUSSEAU fut commandant civil et militaire de
son quartier. Ce créole au coeur généreux, aux manières
distinguées, orateur talentueux, fut aussi membre du Conseil colonial auquel il porta,
avec une verve incisive, le tribut de ses lumières et de son patriotisme marqué par
un amour farouche de son pays. Sa mort, survenue à Goyave le 31 octobre 1839,
répandit le deuil dans toute la colonie, et toutes les classes de la société le pleu-
rèrent, confondues dans une même douleur. On garde en mémoire le plaisir que l'on prenait
à conduire chez lui les "étrangers" de marque afin de leur offrir "réunies
dans leur plus haute expression, l'hospitalité créole et l'urbanité française",
et l'accueil qu'il fit sur son habitation de la Goyave, le 16 avril 1838, au prince de
Joinville, fils du roi Louis-Philippe.

"Dutillois" fut aussi un prénom. Celui porté par un petit-fils d'Amédée Dutillois ROUSSEAU
avait pour père Henri. Celui-ci avait épousé en 1838 une jeune fille de 15 ans, native de Basse-Terre, Élisabeth Charlotte CHABERT de la CHARRIERE.
La disparition d'Amédée ROUSSEAU le porta à assumer les nombreuses affaires de l'habitation sucrière
Forte-Isle, son jeune frère Ernest étant encore mineur.

A 30 ans, Henri ROUSSEAU connut une fin tragique. Il se donna la mort en se jetant à la mer,
le 1er février 1844, à quatre heures du matin, alors qu'il était passager sur le navire "La France",
qui se trouvait à ce moment en plein océan, entre les côtes d'Amérique et les Açores.
L'officier de quart avait tenté de l'arrêter en le saisissant par la robe de chambre dont un morceau lui
était resté dans la main, ainsi qu'un de ses souliers. Les dettes considérables laissées par son père,
le tremblement de terre de février 1843 qui anéantit la maison principale de l'habitation,
reconstruite en maçonnerie après l'incendie qui, en 1830, l'avait déjà consumée en entier,
le mal qui affectait son esprit - lors de son embarquement à Basse-Terre il paraissait atteint de folie
et était accompagné d'un gardien chargé de le veiller - tendent à expliquer son geste malheureux.
Son frère Ernest épousa sa veuve, douze ans plus tard, le 28 octobre 1856, et l'un de ses fils,
Amédée André Ferdinand, entra dans les ordres sacerdotaux.
En 1860, Ernest ROUSSEAU donna à bail l'habitation Forte-Isle
à son cousin et beau-frère Hippolyte ROUSSEAU DU SAULOY,
alors propriétaire de l'habitation "l'Aiguille" et maire de la commune de Goyave,
et alla s'installer au Baillif où vivait sa belle famille.

Hippolyte ROUSSEAU du SAULOY fut, dans sa localité, la première victime de la grande épidémie de choléra
qui envahit la Guadeloupe en 1865. Il fut emporté, le 21 novembre, le jour même de l'invasion de la maladie
dans la commune.
Son épouse, Caroline ROUSSEAU, au demeurant sa cousine,
fille d'Amédée, qu'il avait épousée à Capesterre le 10 juillet 1833,
le suivit dans la tombe quelques jours après.
Le maire de Goyave venait d'être fait chevalier dans l'ordre impérial de la Légion d'Honneur
par décret du 11 août 1865 pour "30 années de services gratuits".
Hippolyte ROUSSEAU, en effet, s'était depuis longtemps impliqué dans les affaires publiques
de sa commune à la tête de laquelle il avait déjà été placé en 1838.
Son fils, Adolphe ROUSSEAU du SAULOY, avait 32 ans en 1866 quand ses fonctions
de percepteur des contributions l'appelèrent à Capesterre.
C'est le dernier ROUSSEAU de Goyave.
L'habitation Forte-Isle fut mise en adjudication en 1868 et 1869,
puis saisie par le Crédit Foncier Colonial sur la veuve BOUVIER, en 1891.
Devenue un immense champ d'herbes, elle passa dans plusieurs mains inhabiles à la relever
avant que Robert NESTY, distillateur, n'en fassel'acquisition en 1897.
Là se fabriqua jusqu'en 1973 le "rhum Fort'Ile".
Le malheur qui ainsi frappa comme nous l'avons vu, les ROUSSEAU, hommes et biens,
ne peut tout ôter du prestige ni faire oublier l'influence dominante de cette famille de planteurs
qui donna à Goyave, à diverses époques, son chef local et y imprima sa marque durable.
Révision 09/07/96